En 1842, le poète Gérard de Nerval, né en 1808, est un homme à bout de forces car les projets
littéraires, dans lesquels il s'investit beaucoup, ne paient pas.
C'est dans ce contexte de grande fatigue que l'atteint sa première crise de folie. On l'aurait notamment vu en train de promener un homard vivant au bout d'un ruban bleu dans les jardins du
Palais-Royal. La nouvelle court à Paris : Gérard est fou. Sa lucidité revient, mais sa réputation est ruinée. Il décide alors de tout quitter et de partir vers l'Orient.
Pour Nerval, mystique dans l'âme, passionné par les rites initiatiques des anciens Egyptiens, avide de se bâtir une
religion qui serait la synthèse de toutes les religions, l'Orient est «la terre maternelle». Le poète fait la connaissance de Joseph de Fonfride, un passionné d'égyptologie qui accepte
de financer la plus grande part du voyage. Ils partent ensemble fin décembre 1842.
A la différence de ses deux grands devanciers, les écrivains Chateaubriand et Lamartine, qui voyageaient comme des grands
seigneurs et qui s'intéressaient surtout aux monuments et aux souvenirs du passé, Nerval flâne comme un bohême et tente de se fondre dans le paysage : il apprend l'arabe, endosse le vêtement du
pays, adopte sa cuisine... C'est à partir de là qu'il commencera à rédiger « Voyage en Orient » qui reflète une vision très personnelle de ses découvertes. C'est avant tout un livre de
poète, qui n'a pas la valeur d'une description scientifique.
Mais revenons au début du périple. Après des escales à Malte et en Grèce, Nerval et Fonfride débarquent à Alexandrie le
1er janvier 1843. Première déception : des splendeurs du passé (les constructions des Ptolémées, le Musée-Bibliothèque, le Phare...), il ne reste que la colonne de Pompée et les bains de
Cléopâtre. Les deux Français recrutent Abdallah, un guide-interprète, et gagnent Le Caire au terme d'un voyage de cinq jours en barque.
Le Caire
La cité, immense, est formée de 53 quartiers groupant des ethnies ou des religions différentes: grecque, turque, juive, arménienne, maltaise... Nos voyageurs découvrent un monde plein de joie, de
couleurs, de bruits, très loin de la morosité bourgeoise de la France du Roi Louis-Philippe.
Sitôt installés dans une maison du quartier copte, ils reçoivent la visite du cheikh, le chef du quartier, qui les informe de la règle: tous les étrangers résidant au Caire doivent (sauf s'ils
sont à l'hôtel) prendre une femme ou décamper. Abdallah emmène les deux Français au marché aux esclaves; Fonfride y choisit une Javanaise de 18 ans, Zeynab, enlevée par des pirates et qui
avait appartenu à un cheikh de La Mecque. Les voyageurs sont contents : non seulement ils ont fait une bonne
action, puisqu'ils ont l'intention de lui rendre plus tard sa liberté, mais ils vont faire l'économie d'un domestique.
Cette ilusion est vite dissipée. Zeynab, se considérant comme une dame, refuse de travailler et exige d'être servie comme une femme du harem. Ainsi, Nerval et Fonfride doivent engager deux
cuisiniers et un barbarin (homme à tout faire), et se retrouvent à la tête d'une petite communauté.
Ces soucis domestiques n'empêchent pas les deux hommes de visiter Le Caire à dos d'âne. Ils flânent sur le Mousky, la grande artère envahie de chanteurs, lutteurs, jongleurs, avaleurs de sabres,
dresseurs de singes, charmeurs de serpents... A l'arrivée des hadjis (pèlerins de la Mecque), Nerval s'achète une culotte bouffante, un gilet orné de broderies, et un tarbouch
pour se couvrir la tête. Ainsi déguisé, il voit venir l'immense caravane encadrée de bédouins armés. Orchestres, danses, contorsions, cris aigus, un ouragan de folie. Quand paraît l'arche sacrée contenant la robe en drap d'or de Mahomet, c'est du délire: des
derviches se transpercent les joues, avalent des serpents vivants, des braises rouges, d'autres se jettent sous les sabots des chevaux...
Malgré ses séductions, Le Caire laisse à Nerval l'impression d'une ville vaincue par le monde moderne : « Encore quelques mois et des rues européennes auront coupé à angles droits la vieille
ville poudreuse et muette ».
Beyrouth et l'arrière pays
La ville, à cette époque sous administration turque, a « la physionomie d'une ville arabe de l'époque des croisades ». Il y trouve peu de curiosités et décide d'explorer l'intérieur du
pays. Oui, mais il faut d'abord se débarrasser de l'encombrante Zeynab. Nerval ne se voit pas continuer avec elle, encore moins la ramener en Europe : « Me voyez-vous entrer dans un salon
avec une beauté qu'on pourrait suspecter de goûts anthropophages ? » Finalement, il parvient à la confier à la directrice d'une école française de Beyrouth. Après avoir payé pour l'acheter,
il doit payer pour s'en défaire !
Dans cette partie du Voyage en
Orient intitulée «Druzes et Maronites», les premiers (musulmans) intéressent Nerval davantage que les seconds (chrétiens). La religion druze passionne l'écrivain parce qu'elle est « un
syncrétisme de toutes les religions et toutes le philosophies antérieures ».
Dans la doctrine druze, l'enfer et le paradis n'existent pas plus que le péché originel. « La récompense et l'expiation ont lieu sur la terre par retour des âmes dans d'autres corps. La
beauté, la richesse, la puissance sont données aux élus ; les infidèles sont les esclaves, les malades, les souffrants ». De telles idées ne pouvaient que séduire Nerval, qui croyait depuis
plusieurs années en la réincarnation et vivait en intime relation avec ses chers disparus et les personnages de ses rêves.
Constantinople
A peine débarqué, Nerval est séduit : la ville ressemble « au rêve des Mille et une nuits ». En compagnie de Camille Rogier, un ami peintre très bon connaisseur de la ville, Nerval peut
voir ce qui se dissimule aux touristes. En particulier le sérail d'été du sultan de Scutari, où « derrière leurs loges grillées, les femmes participent sans être vues aux divertissements du
sultan », et le couvent des derviches tourneurs. Enfin, déguisé en Persan avec son machlah (pelisse) en poil de chameau et son bonnet pointu, il assiste aux nuits du Ramazan
(Ramadan), moment d'allégresse spirituelle.
C'est en bonne forme physique et momentanément guéri de ses fantasmes délirants que Nerval revient en France, à la fin de 1843. Mais ses illusions n'ont pas résisté au choc de la réalité. «
L'Orient n'approche pas de ce rêve éveillé que j'en avais fait, écrit-il à un ami sur le chemin du retour. J'en ai assez de courir après la poésie ; je crois qu'elle est à votre porte, et
peut-être dans votre lit ».
On le retrouvera mort pendu en 1855 dans une ruelle sordide de Paris, sans réussir à savoir s'il s'agit d'un suicide ou d'un meurtre maquillé.
Source : http://www.omarlecheri.net/ency/nerval.htm
"Entre l'Andalousie que j'ai quittée et le Paradis qui m'est promis, la vie n'est qu'une traversée. Je ne vais nulle part, je ne convoite rien, je ne m'accroche à rien, je fais
confiance à ma passion de vivre, à mon instinct du bonheur, ainsi qu'à la Providence."
Aujourd'hui
plus que jamais, les israéliens et les palestiniens s’entredéchirent. Les uns avec leur armée, les autres avec leurs kamikazes.